La sourate Al Kahf, dix-huitième sourate du Coran, contient quatre récits distincts. Le dernier met en scène Dhul Qarnayn, un roi dont le nom signifie littéralement « le possesseur des deux cornes ».
Ce passage, situé dans les versets 83 à 98 de la sourate Al Kahf en français, décrit un souverain investi d’un pouvoir terrestre par Allah, qui entreprend trois voyages aux extrémités du monde connu. Comprendre ce récit suppose de clarifier d’abord la place qu’il occupe dans la structure globale de la sourate, puis d’examiner ce que le texte coranique dit précisément de ses voyages et de la barrière contre Yajuj et Majuj.
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Structure de la sourate Al Kahf : où se situe le récit de Dhul Qarnayn
La sourate Al Kahf s’organise autour de quatre épreuves. Les Gens de la Caverne illustrent l’épreuve de la foi. L’homme aux deux jardins incarne l’épreuve de la richesse. Le voyage de Moussa (Moise) avec Al Khidr traite de l’épreuve du savoir.
Le récit de Dhul Qarnayn arrive en dernier et porte sur l’épreuve du pouvoir temporel. Cette position n’est pas anecdotique. Le texte progresse du plus intime (la croyance personnelle des jeunes de la caverne) vers le plus collectif (la gouvernance d’un roi sur des peuples entiers).
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Chaque récit répond à la même logique : un protagoniste reçoit quelque chose d’Allah et doit montrer ce qu’il en fait. Dhul Qarnayn reçoit le pouvoir et les moyens matériels. La sourate Al Kahf teste ainsi, à travers ces quatre histoires, la réaction humaine face à ce qui lui est confié.

Versets 83 à 98 de la sourate Al Kahf : les trois voyages de Dhul Qarnayn
Le Coran rapporte que lorsque les Quraysh interrogèrent le Prophète sur Dhul Qarnayn, la réponse vint par la révélation de ces versets. Le texte ne donne ni date ni lieu géographique identifiable. Il décrit trois expéditions, chacune orientée vers un point cardinal différent.
Le voyage vers le couchant du soleil
Dhul Qarnayn se dirige d’abord vers l’ouest, jusqu’à un lieu où il trouve le soleil se couchant dans une source boueuse. Il y rencontre un peuple. Allah lui donne alors le choix : punir ou traiter avec bienveillance. Dhul Qarnayn répond qu’il châtiera les injustes, puis que ceux-ci seront renvoyés à leur Seigneur pour un châtiment plus sévère encore. Les croyants, eux, recevront une belle récompense.
Ce premier épisode pose le cadre de sa gouvernance. Le pouvoir qu’il exerce reste subordonné à la justice divine. Il ne se comporte pas en conquérant arbitraire.
Le voyage vers le levant du soleil
Le second voyage mène Dhul Qarnayn vers l’est, où il trouve un peuple sans aucune protection contre le soleil. Le verset est bref et ne mentionne aucune interaction prolongée. Ce passage souligne que le roi parcourt la terre entière, des extrémités ouest aux extrémités est, et qu’il observe des conditions de vie très différentes sans chercher à imposer un modèle unique.
Le voyage entre les deux barrières
Le troisième voyage le conduit entre deux montagnes, auprès d’un peuple qui comprenait à peine le langage. Ce peuple lui adresse une demande : Yajuj et Majuj (Gog et Magog) sèment le désordre sur la terre, et ils proposent un tribut en échange de la construction d’une barrière.
La réponse de Dhul Qarnayn mérite d’être lue avec attention. Il refuse le tribut et déclare que ce qu’Allah lui a donné vaut mieux. Il demande en revanche une aide physique : de la force de travail et des blocs de fer. Il fait combler l’espace entre les montagnes avec du fer, puis ordonne qu’on souffle dessus jusqu’à ce qu’il devienne rouge. Ensuite, il y fait couler du cuivre fondu.
Barrière de Dhul Qarnayn contre Yajuj et Majuj : ce que dit le texte coranique
Le mot arabe utilisé dans le Coran est « sadd », qui désigne un barrage ou une digue. La description est technique : fer, soufflets, cuivre fondu. Le résultat est un mur que Yajuj et Majuj ne peuvent ni escalader ni percer.
Deux points distinguent la lecture coranique des interprétations populaires :
- Le texte ne localise pas cette barrière. Des études récentes en islamologie soulignent qu’aucun consensus scientifique n’existe quant à l’identification géographique du mur, et que les anciennes équivalences (Grande Muraille de Chine, barrage du Caucase, mur de Darius) sont aujourd’hui critiquées au profit d’une analyse littéraire du texte coranique lui-même.
- Le Coran attribue à cette barrière une fonction eschatologique : elle tiendra jusqu’au moment fixé par Allah. Dhul Qarnayn lui-même précise que lorsque la promesse de son Seigneur viendra, Il la réduira en poussière. La barrière n’est donc pas présentée comme éternelle.
- Dhul Qarnayn qualifie la construction de « miséricorde de mon Seigneur », rappelant que le mérite revient à Allah et non à sa propre puissance. Ce réflexe traverse tout le récit.
La barrière illustre un pouvoir mis au service de la protection, pas de la domination. Le roi utilise ses ressources pour répondre à la détresse d’un peuple vulnérable, refuse la rémunération, et attribue le résultat à Allah.

Dhul Qarnayn comme modèle de gouvernance dans le Coran
Les approches contemporaines dans les cercles de formation islamique tendent à lire ce récit non comme l’épopée d’un conquérant, mais comme un modèle de gouvernance éthique face aux fitan (épreuves et désordres). Cette lecture s’appuie sur plusieurs éléments du texte.
Dhul Qarnayn dispose de moyens considérables, mais chaque décision qu’il prend passe par un filtre moral. Face aux injustes, il punit. Face aux croyants, il récompense. Face à un peuple en détresse, il refuse l’argent et construit avec eux. Face au résultat, il rappelle la souveraineté d’Allah.
Cette progression est cohérente avec la place du récit dans la sourate Al Kahf. Après l’épreuve de la foi, de la richesse et du savoir, l’épreuve du pouvoir se résout par l’humilité devant Allah. Dhul Qarnayn ne s’attribue rien. Il ne thésaurise pas. Il ne cherche pas la gloire personnelle.
La lecture régulière de la sourate Al Kahf rappelle, à intervalle régulier, que chaque forme de pouvoir, qu’il s’agisse de la foi, de l’argent, du savoir ou de l’autorité, n’est qu’un dépôt dont le détenteur devra rendre compte.
Le récit de Dhul Qarnayn dans la sourate Al Kahf en français reste l’un des passages les moins commentés par rapport aux Gens de la Caverne ou à l’histoire de Moussa et Al Khidr. Sa sobriété textuelle, l’absence de localisation géographique et le refus du tribut forment pourtant un enseignement précis sur l’exercice du pouvoir tel que le Coran le conçoit.

